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Lundi 28 décembre. Après 25 ans de manifestations et sous la pression de Etats Unis, un accord politique a été signé entre le Japon et la Corée du Sud en l’absence des principales intéressées. Les femmes dites “de réconfort”. Ledit accord prévoit le versement d’1 milliard de Yens (soit environ 7 millions d’Euros) aux 46 survivantes Sud-coréennes et conditionne cette aide au déplacement de la statue emblématique de leur combat. L’oeuvre avait été installée en 2011 devant l’ambassade japonaise à Séoul. Une aide et non une compensation formelle. Car Tokyo refuse d’endosser toute responsabilité juridique et ne présente pas d’excuse officielle.

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Pas de réparation. Peut être plus de mémoire (pas de statue, pas de livre d’histoire en revanche une minorité de révisionnistes très active..). Victoire en demi-teinte pour les anciennes femmes de réconfort. Esclaves sexuelles et mineures pour la plupart (indonésiennes, chinoises, coréennes du sud, philippines), elles avaient été recrutées de force pendant la seconde guerre mondiale par l’armée japonaise afin de satisfaire les besoins des soldats.

Je venais de terminer les 3 premiers épisodes de la série canadienne et mélodramatique « The Book of Negroes » en replay sur Pluzz TV lorsque je pris connaissance de cette information. Je n’ai pu m’empêcher de faire le parallèle entre la traite négrière, l’esclavage des Noirs africains et l’esclavage sexuel militaire de ces femmes. Peut-on réparer la traite de Noirs et l’esclavage qui en a découlé ?

 

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Des demandes de réparation relatives à la traite négrière et à l’esclavage de Noirs africains entre le 15ème et le 19ème siècle émanent du monde entier. Aux Etats Unis, des banques et des compagnies d’assurances ont été assignées pour s’être enrichi grâce au travail forcé de millions d’esclaves noirs débarqués d’Afrique. Des personnages publics se sont emparés de la question à l’exemple d’Azealia Banks qui demandait récemment sur Twitter 100 milliards de dollars aux descendants de marchands d’esclaves (en particulier les DeWolf) à titre d’indemnisation. En Grande Bretagne, 5200 Kényans ont obtenu réparation de l’Etat pour avoir été torturés lors du soulèvement de Mau Mau dans les années 50. Dans les Caraïbes, la CARICOM (Carribean Communauty) réclame des excuses aux pays européens ayant pratiqué la traite et l’esclavage (France, Royaume Uni, Pays Bays) et des réparations à la fois symboliques et financières.

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Mes parents ont émigré du Cameroun pour s’installer en France. Mes ancêtres n’ont pas connu l’esclavage, mais la colonisation allemande puis française et anglaise (autre crime plus insidieux). Toutefois, je ne peux m’empêcher de partager ce sentiment d’injustice. La traite négrière et l’esclavage constituent l’une des pages sombres de l’histoire de l’humanité. Afin que ce trafic d’êtres humains puisse avoir lieu, le lobby esclavagiste, l’Eglise, le pouvoir politique et la science se sont alliés pour démontrer que les Noirs étaient de race inférieure. A partir de ce postulat, le pire était possible, admissible. Malgré l’abolition de l’esclavage, malgré la décolonisation, quelle femme et quel homme noir ne ressent pas aujourd’hui les conséquences du racisme institutionnel en France ?

C’est donc avec intérêt que je me suis intéressée à la situation dans mon beau pays.

Comme ailleurs, les victimes directes de cet odieux commerce, de ce crime contre l’humanité (la conférence de Durban en septembre 2001 et loi Taubira en date du 21 mai 2001) sont déjà décédées depuis longtemps. La traite des Noirs et l’esclavage en France ont été abolis respectivement en 1815 et 1848. Mais leurs descendants réclament réparation, à l’instar du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) qui a assigné solidairement Ernest-Antoine Sellière (de Laborde) pour « crime contre l’humanité et recel de crime contre l’humanité » et le fonds Wendel. Selon le président de ladite association la fortune du baron est « en bonne partie issue de la traite négrière ». En effet, le fonds aurait été propriétaire de 1400 esclaves, trois plantations à Saint Domingue et de bateaux négriers.

 

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La tâche s’annonce ardue car la République française a encore du mal à faire face à son passé esclavagiste et colonial. Petit florilège:

En 2005 (23 février), le parlement votait la loi portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés.

Article 1

« La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à L’ŒUVRE ACCOMPLIE PAR LA FRANCE dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. »

Article 4 alinéa 2

« Les programmes scolaires reconnaissent en particulier LE RÔLE POSITIF DE LA PRESENCE FRANÇAISE Outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée français issus de ces territoires de la place éminente à laquelle ils ont droit. » (l’alinéa a été abrogé par décret le 15 février 2006)

En 2014, le maire FN de Villers-Cotterêts (commune où repose le père d’Alexandre Dumas) annonçait son intention de ne pas organiser de célébration pour la journée de l’abolition de l’esclavage (instaurée tous les 10 mai). Dans la foulée Thierry Mariani-député LR ex UMP– fer de lance du mouvement de la droite populaire déclarait sur son compte Twitter que l’enlèvement des jeunes nigérianes par la secte BOKO HARAM rappelait que l’Afrique n’avait pas attendu les Occidentaux pour pratiquer l’esclavage. Sic.

Lors de l’inauguration du mémorial ACTe le 13 mai 2015, en Guadeloupe, François Hollande, notre Président de la République, écartait toute idée de réparation financière tout en reconnaissant la dette morale de la France. Traduction : « Vous n’aurez pas un Euro »

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Nous voilà bien avancés. Pas d’excuse officielle. Pas de responsabilité juridique. Pas de réparation. De réparation financière. Le corps noir doit-il encore faire l’objet d’une marchandisation ? Certains rétorqueront que les Juifs ont été indemnisés par l’Allemagne et la France (souvenez vous des 60 millions d’Euros versés aux survivants, conjoints, enfants, héritiers des victimes ayant été transportés par la SNCF). C’est vrai.

Mais l’argent peut-il, à lui seul, réparer l’ignoble crime qui a été commis et ses conséquences pour un continent entier ?

A qui doit-on le verser ? Les victimes directes sont mortes. Restent les descendants des esclaves et les victimes de la colonisation. Bon courage. Cet éventuel travail titanesque me fait penser au mythe de Sisyphe. Je ne suis pas historienne… Chacun son métier. Par exemple, dans la série The Book of Negroes, l’héroïne, Aminata Diallo, répertorie dans un livre le nom des esclaves (qui doivent être affranchis) leur description le nom et les coordonnées de leur ancien maître.

Combien doit-on verser ? Comment calculer le montant des indemnités qui seraient dues ? Combien vaut une vie humaine ? Combien vaut une vie de travail forcé ?

Qui doit payer ? Les citoyens français, comme moi, qui  pleurent sur leur pouvoir d’achat ? Déjà que nous nous cotisions pour indemniser Bernard Tapie…

Plus polémique encore, pourquoi parle t-on si peu de la traite orientale ? Pourquoi est ce encore un tabou, alors qu’en Mauritanie les Haratines continuent de souffrir de leur condition d’esclaves ? Les anciens états barbaresques ne devraient-ils pas également passer à la caisse ?

Et que dire de certains Africains qui se livraient eux même au juteux commerce de l’esclavage?

Ma mère me racontait il y a quelques jours comment elle avait appris à l’école (à Douala) que ses ancêtres étaient Les Gaulois… Les afrodescendants auraient-ils besoin de demander réparation après 5 siècles si leur Histoire était accessible, connue et reconnue de tous ? En effet, la France vit dans le déni. Après la construction du mythe de la France résistante de De Gaulle, elle a occulté son passé esclavagiste et colonialiste nourrissant les penchants négationnistes de certains et la concurrence victimaire entre les communautés touchées par le racisme. Combien de temps encore les afrodescendants traineront-ils ce passé douloureux? Combien de temps encore resteront-ils esclaves de l’esclavage ?

Beaucoup de questions et autant de réponses. Frantz Fanon, Aimé Césaire au secours ? Une psychanalyse serait éventuellement la bienvenue…

 

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Ecrit par Le Miroir

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